Extraits :
La double rangée de barbelés déchire le ciel implacablement bleu.
Il parcourt la sinistre perspective des immeubles en fer à cheval, jamais finis. Monotonie ponctuée des balcons en ciment armé, façades vieux rose. Dix-neuf postes de garde avec projecteurs et quatre miradors.
Ça s'appelle Drancy.
Ronde odieuse de ces gens enfermés et qui tournent inlassablement, d'inactivité forcée, d'énervement et de chaleur, dans l'attente d'un évènement.
Des tas de types avec des bérets, des feutres ou des kipas, de petites lunettes rondes parfois. Portant une besace ou une valise mal ficelée, un sac à dos...
Elle se tient près de la fenêtre.
Dans le rai de lumière, ses cheveux gonflent, palpitent de reflets roux. Il aime se blottir contre elle, de longues minutes, à écouter le silence et les battements de son coeur. Ils restent affalés sur le matelas dans la mansarde.
Là-haut, on est plus près du ciel, on voit loin. On voit sa vie devant soi, on peut avoir des perspectives...
Il a vingt-quatre ans. Tout est allé de travers, et il n'aime pas rester sur un échec. Encore moins sur trois. Toujours un décalage entre le projet et la réalisation. Une suite de petits réajustements qui font qu'à la fin, le projet, on ne le reconnaît plus, tellement il a changé et, qu'ainsi, on n'en a plus envie.
Schmil, l'ancien gosse de Belleville, fouine dans Paris, désoeuvré. Mais son instinct lui sussurre que quelque chose de bon va se pointer.
« En ce moment, y'a des juifs qui font un malheur dans la fripe américaine, Schmil. Ils achètent des balles entières de frusques qu'ils trient et revendent un bon prix, au détail », lui dit le type, au bistrot. Et il se dit que c'est ÇA. Avec la pénurie, tout le monde cherche des fringues d'occasion.
« Ça, c'est formidable. J'vais m'balancer là-dedans ! »
"Hé, toi ! Tu serais pas Juif !" La scène se passe à l'Hôtel Moderne, à côté des Trois Dauphins, place Grenette, le siège de la Gestapo. Le type qui pose la question est un collabo. Il a repéré le jeune garçon que trois miliciens viennent de pousser dans le hall. Celui-ci se retourne, lui fait face, ne se démonte pas : "Un peu que je suis Juif ! D'ailleurs, je vais te faire voir !" Et il commence à défaire la ceinture de son pantalon. Le collaborateur, amusé, se fend d'un sourire : "Bon, ça va. Paye-moi plutôt un verre..."
Ainsi commence "Schmil", le récit quasi pittoresque que Martine Coppier consacre à la vie d'un Grenoblois bien connu. Emile Waserhole, aujourd'hui patron des "Stocks Américains" de la rue Saint-Jacques, après l'avoir été ou l'être encore de bien d'autres boutiques connues. "Eliette", "Fred", "Popoff", "Cacharel", "Ananas". Waserhole, de son prénom Emile, autrement dit Schmil en yiddish, le petit Juif polonais émigré avec sa famille dans les années 20, et se retrouvant à Belleville dans un quartier de misère, entre la teinturerie lépreuse de son père et le taudis qui tient lieu d'appartement à la famille. Itinéraire d'un enfant au départ pas gâté par la vie ; pauvre, mal aimé, et Juif de surcroît. Mais, dans cette déréliction même, trouvant les armes pour s'en sortir.
Car Schmil a un double talent : celui de la débrouille, d'abord, qui lui fait sentir le vent, s'adapter aux circonstances : ce qui, en attendant de vivre, lui permet déjà de survivre. Et puis, second atout, il croit à son étoile, cette chance insolente qui ne sourit qu'à ceux qui savent la tenter. Cette bonne étoile qui, lorsque la guerre arrive et qu'il lui faut coudre sur ses vêtements l'autre, l'infamie des infamies, l'étoile jaune, lui fait trouver le moyen d'échapper à tout : aux dénonciations, à la grande rafle du Vel'd'Hiv et même un peu plus tard, alors qu'il a été embarqué à Drancy, au train de la mort. Ce train qui emportera une de ses soeurs et un de ses frères.
Le Grenoble de 43-44
C'est bien longtemps après, dans les années 70, qu'Emile Waserhole a fait le pélerinage d'Auschwitz. Seul dans le camp sinistre, il a senti l'ombre de ces millions de morts, ses frères. Et il leur a juré de raconter, pour que leurs enfants sachent, pour que son petit-fils à lui sache, pour lui dire qui il est, ce qu'il a vécu, lui qui ne sait pas d'où il vient, toutes les archives familiales ayant brûlé dans le ghetto de Varsovie. Privé de passé, Emile Waserhole s'était juré de se construire un avenir.
"Schmil" raconte comment il y est parvenu. Après le Belleville de l'enfance, c'est le Grenoble de 1943-44, où lui et sa famille se sont réfugiés, parce que l'occupation italienne y est réputée moins dure. Mais voici que les Allemands arrivent, et qu'il faut recommencer à se cacher. Schmil a 20 ans, et pas du tout l'envie de vivre comme un rat. Alors il se montre, toujours dans la gueule du loup, vivant ces années noires sur le fil, à caoup de chance et de culot. Et le récit de Martine Coppier retrouve l'atmosphère du Grenoble occupé, fait revivre les grands moments de révolte et de résistance, mais aussi les trafics, la faim, les compromissions, les démissions. Et, une fois la Libération arrivée, d'étranges volte-face, et des frénésies d'épuration qui sentent leur résistant du dernier quart-d'heure. Schmil, qui a rencontré Eliette, elle fortement engagée dans la résistance, navigue à vue. Il n'est pas un héros, mais quelqu'un qui regarde la comédie humaine avec un rien de défi. Mais avec surtout une frénésie de vivre : le jeu, les femmes, et le sens des affaires. Comme cette idée d'acheter sur un coup de dés les premiers surplus américains, à la base de la réussite qui va venir.
Car le livre raconte aussi comment le petit Juif a fait son chemin, comment il a bâti son succès, comment il a parcouru le monde, comment il a rencontré Chagall, lui a acheté des toiles. Schmil, qui a trouvé à Grenoble ses racines, et qui regarde sa vie à travers ce récit comme une formidable aventure humaine : l'histoire d'un Juif polak qui a eu de la chance, et pour qui ça continue...
Jean SERROY
